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Les Précieuses

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Depuis plusieurs années, je dirige des ateliers théâtre avec toujours le même enthousiasme et la même passion. En effet, ce qui me touche profondément est d’assister à la transformation d’un être.
À chaque atelier, j’ai été le témoin de tant de métamorphoses.  
Le théâtre est un outil merveilleux pour aller à la rencontre de soi-même, de l’autre et du monde qui nous entoure. C’est également l’endroit de la liberté et de la créativité. Celle-ci permet de briser les conventions et de regarder les choses sous un jour nouveau. Mais également d’acquérir une confiance en soi souvent insoupçonnée...

De récentes études ont montré un lien entre l'addiction aux réseaux sociaux et la dépression, voire le suicide, en particulier chez les adolescentes. Les starlettes d'Instagram et de Tik Tok, reflètent un monde trafiqué et superficiel où l'apparence physique est la pierre angulaire de l'accomplissement.  A cet âge particulier où l'image de soi est si fragile, le mirage de la perfection physique renvoie les jeunes à leurs propres défauts et peut les entraîner dans des spirales douloureuses.
J'ai pu moi-même réaliser ce phénomène chez les jeunes avec qui j'ai travaillé, notamment après la pandémie.
Ce constat a fait très vite écho en moi à ce que Molière dénonce dans Les précieuses ridicules. Les Précieuses, voulant absolument appartenir à ce qu’elles pensent être le monde auquel il faut appartenir, éconduisent deux jeunes hommes en décrétant que ces derniers diffèrent totalement de l’idéal imaginé. J’ai ainsi souhaité porter ce texte auprès d’adolescents afin de les interroger sur les différents thèmes que propose la pièce : les apparences, la préciosité, le mensonge, le travestissement, la honte, la vengeance et la cruauté qui en découle. Le caractère hybride de la pièce permet en plus d’explorer les sources de la comédie mais aussi sa visée satirique.

Un autre changement chez les jeunes m’a également interpellée : le rapport au langage.
Leur vocabulaire se rétrécit et les codes de langage s’universalisent tout en s’appauvrissant. Le langage des Précieuses ridicules constitue pour moi un point d’ancrage pour aborder la pièce avec un public adolescent. Les périphrases, métaphores et images qui émaillent le dialogue procèdent à la fois du comique de mots et de situations. Le langage de la préciosité apparaît comme un code social et comme une mode. « Ce vocabulaire précieux » est un bon moyen pour les jeunes d’entrer en contact avec une langue qui ne leur est certes pas familière, mais dont ils peuvent comprendre les enjeux.
L’intrigue repose également sur les conflits entre générations, entre classes sociales, ce qui implique des ruptures de tonalité dans le jeu comme dans les situations. Les registres comique, burlesque, mais aussi dramatique voire tragique se croisent. Il peut être intéressant de réfléchir avec les jeunes au rôle primordial du langage dans la compréhension de l’altérité. J’aimerais les amener à ce qu’ils se disent : « Eh viens on va jouer les précieuses de Molière ! ».

Une dernière réalité m’interroge enfin : la moyenne d’âge des publics qui se déplacent pour « aller au théâtre. » S’il n’y avait pas des professeurs bienveillants et attentifs à l’épanouissement de leurs élèves à travers la culture, il n’y aurait qu’un pourcentage extrêmement faible d’adolescents dans les salles de spectacle. Je me suis donc posée la question : « Comment les faire venir au théâtre ? », « Comment les intéresser au théâtre ? ». Pour la plupart, ils se sentent bien loin de cet art qui, souvent, leur parait inaccessible : « M’dame c’est pas pour moi ! » ai-je entendu à plusieurs reprises !
Souvent, ils ne se reconnaissent pas dans les spectacles qu’ils vont voir. J’ai constaté qu’il était important pour eux de pouvoir s’identifier, se reconnaître à travers les personnages et les situations. Quel chemin emprunter, quelle passerelle serait possible afin que le théâtre, et le théâtre dit classique, puisse les interpeller ? Et comment les amener de manière ludique à devenir des personnages de Molière et à parler leur langue ?
« On se construit, on se « bricole une identité » à partir de la pratique artistique en réutilisant fortement les formes déjà produites et ce faisant on se les réapproprie. Le fait que les moyens et les connaissances mis à disposition des jeunes se soient démultipliés transforme l’expérience artistique en un cadre de transmission qui lui permet de s’inscrire dans une « mémoire collective », en y écrivant « sa propre partition », en y trouvant sa place, en la signifiant. Car ces modes d’apprentissage de la culture sont de façon indissociable des apprentissages de soi et de l’autre. »1

Nathalie Grauwin